ANTONIO MACHADO A COLLIOURE

En cette fin d’après-midi du 28 janvier 1939, Antonio Machado, alors âgé de 64 ans, descend du train bondé en provenance de Cerbère. Il est accompagné de sa mère, Ana Ruiz, de son frère José, de l’épouse de celui-ci, Matea Monedero, et de l’écrivain Corpus Barga. Miné par une grave affection des bronches, le poète est exténué. La route de l’exil a été longue depuis ce 24 novembre 1936, quand le Quinto Regimiento a organisé l’évacuation de Madrid assiégée d’un nombre important d’intellectuels.

A contrecœur Antonio Machado a quitté la capitale avec sa famille pour s’installer à la Villa Amparo, au village de Rocafort, non loin de Valence. En mars 1938, l’avancée des troupes nationalistes les chasse vers Barcelone, où ils logent à l’hôtel Majestic, puis à la Torre Castañer. Mais le 22 janvier, il faut partir de Barcelone, menacée par les troupes franquistes. La ville tombera le 26 janvier et c’est dans la confusion et le désespoir que s’organise l’exode vers la France. Machado et les siens font partie d’un convoi d’intellectuels qui met six jours pour arriver à Port Bou, avec des haltes à Cervià de Ter, à Raset et au Mas Faixat, où le poète et ses compagnons d’exode passent leur dernière nuit en terre d’Espagne.

Le matin du 27 janvier, on se remet en route pour atteindre Port Bou à la nuit tombante. Il fait froid et il pleut. Le flot énorme des réfugiés fait que, quelques kilomètres plus loin à peine, dans la montée vers la frontière du col des Balitres, Antonio Machado et sa famille doivent descendre de voiture, abandonner leurs bagages (parmi lesquels divers textes du poète, à jamais perdus) et gravir à pied les centaines de mètres qui les séparent de la frontière. Celle-ci est fermée sur ordre des autorités françaises et ne sera ouverte aux civils que le lendemain, 28 janvier (et aux militaires, immédiatement désarmés le 5 février). Grâce à son passeport, et à l’intervention de Corpus Barga (« Je dis au commissaire de police qu’Antonio Machado était à l’Espagne ce que Paul Valéry était à la France et qu’il était malade »), Antonio Machado et sa mère peuvent franchir la frontière et descendre à Cerbère dans un fourgon cellulaire que le commissaire de police met aimablement à leur disposition. Ils sont bientôt rejoints par José et Matea et tous passent cette première nuit en terre française dans un wagon oublié sur une voie de garage.

Le lendemain, « ligero de equipaje » (litt. léger de tout bagage), Antonio Machado arrive avec sa famille à la gare de Collioure. Ils descendent à pied jusqu’à la Placette où Juliette Figuères, qui tient une mercerie-bonneterie, les réconforte avec un café au lait et quelques biscuits. De là, ils vont à l’hôtel Bougnol-Quintana, que leur a indiqué le chef de gare, Jacques Baills, à leur descente du train.

Jacques Baills, Juliette Figuères et son mari, Pauline Quintana, hôtelière au grand cœur, sont les nouveaux amis colliourencqs du poète, à qui, outre une aide morale, ils apportent, ainsi qu’aux siens, une aide matérielle : linge, timbres-poste, livres, journaux et revues. Machado, très éprouvé par le voyage, sort très peu de l’hôtel. Son frère a raconté l’unique promenade qu’il fit en sa compagnie jusqu’au bord de la mer.

L’état de santé d’Antonio se dégrade de jour en jour et il meurt le mercredi 22 février à trois heures et demie de l’après-midi, tandis que sa mère agonise dans la même chambre et s’éteint trois jours plus tard, le 25 février. La nouvelle de la mort du poète se répand très vite. Son corps est veillé par ses nouveaux amis colliourencqs et aussi par Gaston Prats et Henri Frère, tous deux professeurs d’espagnol. Ce dernier, peintre de talent, fait plusieurs croquis du poète sur son lit de mort, à partir desquels il exécutera une gravure sur cuivre.

C’est Jacques Baills qui fait la déclaration de décès à la mairie et alerte l’ambassade d’Espagne à Paris ainsi que plusieurs personnalités. La presse locale et internationale se fait l’écho du décès « del poeta y español sin tacha », Antonio Machado (ABC, républicain, Valence, 26 février 1939).

Les obsèques civiles, comme l’avait demandé Antonio à son frère, ont lieu le jeudi 23 février, à quatre heures de l’après-midi. Présidées par le maire de Collioure, Marceau Banyuls, elles réunissent une foule de réfugiés, d’amis et d’admirateurs du poète. Le cercueil, recouvert du drapeau républicain, est porté par douze soldats espagnols de la Deuxième Brigade de cavalerie, reclus dans le Château Royal de Collioure. Le corps du poète est déposé dans une niche prêtée par la famille Py-Deboher, amie de Pauline Quintana.

À Collioure, Antonio Machado n’a rien écrit sauf un vers, son dernier vers, griffonné sur un bout de papier retrouvé dans la poche de son pardessus : « Estos días azules y este sol de la infancia » (Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance).

Les années passèrent et un jour la famille Py-Deboher eut besoin de la niche où reposait le poète. Dans un remarquable article intitulé « Un gran poète attend son tombeau » (Le Figaro Littéraire, 12 octobre 1957), Josep Maria Corredor, secrétaire du « Comité des Amis d’Antonio Machado » lança un appel aux dons. Ceux-ci soigneusement enregistrés par Jacques Baills, trésorier du Comité, ne tardèrent pas à arriver. Parmi les donateurs il y eut beaucoup d’anonymes mais aussi de grands noms tels que Pablo Casals, René Char, Albert Camus, André Malraux ou encore Eduardo Santos, ex président de la République de Colombie. La tombe, construite selon les plans de l’architecte perpignanais Cyprien Lloansi, et placée sur un terrain du cimetière, gratuitement cédé par la Mairie de Collioure, permit la réinhumation d’ Antonio Machado et d’Ana Ruiz, le 16 juillet 1958.

Enfin, c’est en 1977 que, à l’initiative de Manolo Valiente, Monique Alonso et Antonio Gardó, fut créée la Fondation Antonio Machado de Collioure. Elle est actuellement présidée par Joëlle Santa-Garcia, professeur d’espagnol au lycée Pablo Picasso de Perpignan.


Juliette Figuères et Salvador Alonso devant la nouvelle sépulture

Réunion constitutive de la Fondation Antonio Machado : Manolo Valiente, le Docteur Henri Billard, Monique Alonso et Antonio Gardo

 

Mi corazón está donde ha nacido
No a la vida, al amor, cerca del Duero
¡ El muro blanco y el ciprés erguido !

Le «symbole machadien »

Rafael Alberti les avait nommés les « poètes du sacrifice » :
– Federico García Lorca, tombé sous les balles fascistes dans un ravin de Viznar (Grenade) ;
– Miguel Hernández, mort de tuberculose à l’infirmerie de la prison d’Alicante ;
– Antonio Machado, brisé par la fatigue et la maladie, s’éteint en exil à Collioure.

Ils ont été les plus grands poètes espagnols du XXe siècle, victimes de cette tragédie que furent la Guerre civile d’Espagne et le franquisme.

Antonio Machado est le symbole de l’exil républicain, de ces quelque 500.000 républicains de la Retirada, contraints de quitter leur terre et de chercher refuge en France, où ils furent accueillis dans des conditions qui ne font pas honneur à notre pays. En témoignent les photos, dessins, récits, souvenirs écrits et témoignages oraux concernant les camps d’Argelès, de Saint-Cyprien et du Barcarès (auxquels il faut ajouter ceux de Rivesaltes, Bram, de Gurs et d’autres encore), sans parler du Château Royal de Collioure, transformé en camp disciplinaire.

C’est tout cela qui a construit le « symbole machadien », qui fédère toutes celles et ceux, quelle que soit leur nationalité et leur histoire personnelle, qui sont attachés aux valeurs républicaines et à la résistance à la barbarie. C’est pour tout cela que, chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs viennent se recueillir sur la tombe d’Antonio Machado et de sa mère, Ana Ruiz, dans le petit cimetière de Collioure.

 

Fondation Antonio Machado
Salle Vauban
Place du 18 Juin – 66190 Collioure
Tél. 06.85.92.04.73
fondationmachado@collioure.net
garcia.marie2@orange.fr

 

 

Lire la poésie d’Antonio Machado :
– MACHADO Antonio, Poesías completas, ed. de Manuel Alvar, Madrid, Espasa-Calpe, 1991 (Austral, A 33) [nombreuses rééditions].

– MACHADO, Antonio, Champs de Castille, précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes, et suivi de Poésies de la guerre, trad. de Sylvie Léger et Bernard Sesé, Paris, Gallimard, 1980 (Poésie, 144) [id.].

Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre d’Antonio Machado :
– GIBSON, Ian, Ligero de equipaje. La vida de Antonio Machado, Madrid, Aguilar, 2006.
– SESÉ, Bernard, Antonio Machado (1875-1939). El hombre, el poeta, el pensador, Madrid, Gredos, 1980.
http://www.abelmartin.com

Également:
– ALONSO, Monique y TELLO, Antonio, Le chemin vers le dernier voyage / El caminar hacia el último viaje, Perpignan, Mare nostrum, 2004.

– ISSOREL, Jacques, « Le dernier vers d’Antonio Machado », Machadianas, éd. de J. Issorel, Marges 12, Université de Perpignan, 1993, pp. 59-69.

– –––––, Collioure 1939. Les derniers jours d’Antonio Machado, suivi d’un choix de poèmes en hommage à Antonio Machado exilé, 4e édition revue et augmentée, Perpignan, Mare nostrum, 2013 [éd. bilingue français-espagnol].

– MACHADO, José, Últimas soledades del poeta Antonio Machado (Recuerdos de su hermano José), Santiago de Chile, 1958 [éd. polycopiée]; 2e éd. : Soria, Imprenta Provincial, 1971; 3e éd. : Madrid, Forma, 1977.

– SESÉ, Bernard, Claves de Antonio Machado, Madrid, Espasa-Calpe, 1990.

– SIERRA BLAS, Verónica, « Palabras en el tiempo », Litterae Cœlestes, IV, Roma, 2012, pp. 211-223.

Sur la Retirada et les camps d’internement :
– ANDÚJAR, Manuel, Saint Cyprien plage, campo de concentración, México, Cuadernos del destierro, 1942; Saint Cyprien plage, camp de concentration, introd., trad. et notes de Rose Duroux, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2003.

– BARBA, Serge, De la frontière aux barbelés. Les chemins de la Retirada, Canet (Pyr.-Orientales), Trabucaire, 2009.

– BARTOLI, Josep, La Retirada. Exode et exil des républicains d’Espagne, photographies de Georges Bartoli ; récit de Laurence Garcia, Arles-sur-Rhône, Actes Sud, 2009 [dessins du camp d’Argelès].

– CLAPERS, Josep Franch : Els diaris de Josep Franch Clapers, ed. de Pere Parramón Rubio, La Jonquera, Museu Memorial de l’Exili, 2009 [dessins du camp de Saint-Cyprien].

– GRANDO, René, QUERALT, Jacques et FEBRES, Xavier, Vous avez la mémoire courte. 1939 : 500.000 républicains espagnols venus du Sud “indésirables” en Roussillon, Marcevol (Pyr.-Orientales), Éd. du Chiendent, 1981.

– –––––, Camps du mépris. Des chemins de l’exil à ceux de la résistance (1939-1945), Perpignan, Trabucaire, 1991.

– GRANDO, René, ¡Al campo ! Espagne 1939 Exode, Perpignan, Mare nostrum, 2006.

– MOROS, Manuel, Février 1939: la Retirada dans l’objectif de…, éd. d’Éric Forcada, Perpignan, Mare nostrum, 2009 [photographies ; éd. bilingue français-catalan].

– RABUS, Carl : Carl Rabus, empreintes du passé, dir. Stéphanie Misme, coord. Joëlle Ribas-Hebenstreit, textes de Clelia Segieth, Rosi Führer, Roland Krüppel et Serge Barba, Perpignan, Mare nostrum, 2011 [catalogue bilingue français-allemand de l’exposition de dessins du camp de Saint-Cyprien, Centre d’Art contemporain de Saint-Cyprien, avril-juin 2011].

– SICOT, Bernard (éd.), La littérature espagnole et les camps français d’internement (de 1939 à nos jours), Actes du colloque international « 70 años después » (Nanterre, 12-14 février 2009, Université de Paris Ouest Nanterre La Défense, 2010).

– SOUCHE, Madeleine, Le pasteur Vernier de Collioure. La Retirada et les camps. 1939-1944, préface de Serge Barba, Saint-Estève (Pyr.-Orientales), APHPO/ CREC, 2011.

– SUBIRATS, Josep : FORCADA, Éric, Josep Subirats. Périple d’un artiste du front aux camps de concentration et des bataillons disciplinaires aux baraquements miséreux de la Barcelone d’après-guerre (1936-1941), Perpignan, Mare nostrum, 2011 [catalogue bilingue français-catalan de l’exposition de dessins et gouaches des camps d’internement d’Argelès et du Barcarès, Musée Étienne Terrus, Elne, juin-novembre 2012].

– TUBAN, Grégory, Les séquestrés de Collioure. Un camp disciplinaire au Château royal en 1939, Perpignan, Mare nostrum, 2003.

– VALIENTE, Manolo (Manuel Pérez Valiente), Un « vilain rouge » dans le Sud de la France / Un « rojillo » en el Sur de Francia, suivi / seguido / de Sable et vent [Deuxième livre] / Arena y viento [Segundo libro], éd., introd. et notes de J. Issorel, Perpignan, Mare nostrum, 2009.
– VILLEGAS, Jean-Claude (éd.), Plages d’exil. Les camps de réfugiés espagnols en France, Dijon, Hispanistica 20, Université de Bourgogne, 1989.

– ––––– (éd.), Écrits d’exil. Barraca et Desde el Rosellón. Albums d’art et de littérature. Argelès-sur-Mer 1939, coord. Michelle Ros, préface de Jean Sagnes, trad. Josette et Georges Colomer, Sète, Nouvelles Presses du Languedoc, 2077 [réédition des revues Barraca et Desde el Rosellón, réalisées par des réfugiés républicains espagnols, respectivement au camp d’Argelès et au château de Valmy. Reproduction en fac-similé de la collection complète].