Antonio Machado (1875-1939)

Sur la tombe d’Antonio Machado, dans le petit cimetière de Collioure, la Fondation Antonio Machado a dû placer une boîte aux lettres, tellement étaient nombreux les messages et autres témoignages de ferveur que déposaient les innombrables visiteurs. C’est dire que, quatre-vingts ans après sa mort, le 22 février 1939, le poète continue de susciter une admiration jamais démentie. Au moment où il disparaissait, l’Espagne républicaine, vaincue, après trois ans de guerre civile, par les armées du général Franco, aidées par l’Allemagne hitlérienne et l’Italie mussolinienne, vivait ses dernières semaines. Machado était entré en France par Port Bou et Cerbère, le 27 janvier précédent, emporté dans le flot de la Retirada de quelque 500.000 républicains : femmes, hommes, enfants, militaires. Dès la proclamation de la République, le 14 avril 1931, il lui avait apporté son actif soutien. Son engagement avait été si total que demeurer en Espagne, une fois la défaite républicaine consommée, eût mis sa vie en danger. Très fatigué par les jours d’exode et les années de guerre vécues à Madrid, puis à Rocafort (Valence) et à Barcelone, il n’écrivit qu’un seul, mais magistral, vers à Collioure : « Estos días azules y este sol de la infancia » (“Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance”). Au moment où il pressent que ses jours sont comptés, sa pensée revient vers sa Séville natale, pour réaliser aussitôt que l’éden andalou de jadis est devenu un paradis à jamais perdu.
Tout au long de sa vie, l’Andalousie et Séville restèrent profondément inscrites dans son cœur et dans sa poésie et ne cessèrent d’être pour lui un éblouissement de lumières, de couleurs et de parfums, associés à de tendres souvenirs familiaux (« […] Les frais orangers, / lourds de parfums, et la campagne toute verte, / les jasmins épanouis, les champs de blé mûris, / les montagnes bleues et l’olivaie en fleur ; / le Guadalquivir coulant vers la mer parmi les vergers ; / et au soleil d’avril, les jardins regorgeant de lis… »).
Son œuvre commence en 1903 avec la publication du recueil Soledades (Solitudes), repris et augmentée en 1907 avec Soledades, galerías y otros poemas (Solitudes, galeries et autres poèmes). Cette poésie intimiste, introspective, dite avec des mots simples, nous met en présence, à travers une série de symboles (la fontaine, le chemin, le soir, les saisons, etc.), d’une âme à la recherche d’un amour et d’un bonheur inaccessibles. Dépourvus d’envolées lyriques, de sonorités ou de couleurs brillantes, les poèmes sont portés par une petite musique qui doucement s’insinue et résonne dans l’esprit du lecteur. Le poète y parle avec nostalgie de la jeunesse qui ne reviendra plus, des rêves inaccomplis, de la peur de mourir sans avoir jamais vraiment vécu.
C’est lorsqu’il découvre, presque conjointement, l’amour en la personne de la jeune Leonor, et les hautes terres de Soria, que sa poésie s’ouvre à la beauté du monde. Cette double rencontre donne naissance à un nouveau livre : Campos de Castilla (1912). À travers les vastes, austères et harmonieux paysages du plateau castillan, le regard du poète reconnaît en filigrane les traces d’un passé historique glorieux, mais aboli. En même temps, sa méditation se teinte de tristesse quand s’imposent à ses yeux la pauvreté des campagnes et la misère des paysans, contraints d’abandonner leurs terres pour s’en aller chercher ailleurs leur subsistance. Dans les poèmes de ce troisième recueil, avec une grande économie de moyens, Machado met notre sensibilité en contact direct avec l’essence même, la vérité profonde, éternelle, de ces montagnes, ces champs, ces rives du Douro, ces rues de Soria, pour nous la livrer intensément vivante et chargée d’émotion. Il écrira quelques années plus tard : « Je ne me souviens que de l’émotion des choses, / tout le reste, je l’oublie ».
Très tôt, dès 1904, Antonio Machado avait compris que le poète ne pouvait pas être un simple contemplatif, qu’il avait un devoir envers les autres hommes : « Je ne peux pas accepter, écrivait-il dans le journal El País, que le poète soit un homme stérile, fuyant la vie pour se forger chimériquement une vie meilleure où il ne jouirait que la contemplation de lui-même ». Un peu plus bas, il ajoutait : « Ne serions-nous pas capables de rêver les yeux ouverts de la vie active, la vie militante ? ». De ce militantisme, Antonio Machado a donné des preuves dans ses discours, ses articles journalistiques, ses poèmes de guerre, ainsi qu’à travers des actions concrètes, telles que la fondation, avec quelques amis, de l’Université populaire de Ségovie (cours du soir pour ouvriers et gens de maison, dispensés gratuitement) ou la création de la délégation de la Ligue des droits de l’homme, dont il assuma la présidence, dans cette même ville, où il enseigna le français de 1919 à 1931.
Si son œuvre et sa personne ont suscité une si grande adhésion du public, c’est qu’il y a chez lui une étroite corrélation entre les écrits du poète, ceux du penseur, et la conduite de l’homme. La cohérence entre la vie et l’œuvre est chez lui parfaite, et ce jusqu’à sa mort en exil. L’originalité de sa pensée, l’inépuisable richesse de sa poésie, son combat pour la dignité humaine et contre toute forme d’oppression, rendent son nom à jamais « glorieux devant l’Histoire », comme l’a écrit Ian Gibson, son éminent biographe.

Jacques Issorel


Champs de Castille

Poèmes d’Antonio Machado – Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé – Notice par Jacques Issorel, Fondation Antonio Machado – Gouaches de Josiane Poquet, Mercuer, Ed. Héphaïstos, 2019, 37 p., PVP. 20,00 €.

Contient :

Reproduction couleurs de 10 toiles de Josiane Poquet

8 poèmes d’Antonio Machado, dont trois sont des poèmes longs, occupant plusieurs pages.

L’ouvrage est disponible dans toutes les bonnes librairies ou sur le site de l’éditeur : www.mercurart.com

Contact : contact@mercurart.com


 

Pedro Sanchez sur la tombe d'Antonio Machado (24 février 2019)